Oan Kim évolue entre le milieu de la photographie documentaire et celui de l'art contemporain, tout en menant une activité parallèle de musicien auteur compositeur. Ses recherches le mènent à explorer la frontière entre réalité et subjectivité. Processus créatif, signification de la liberté de choix dans la pratique artistique… Il se confie, juste avant la sortie de son album solo, «Oan Kim & the Dirty Jazz ».

Vous êtes né en France, d’origine coréenne. Quelle est l’influence de cette double culture dans votre parcours ?
Je pense que cela a beaucoup influencé mes choix mais ça s’est pas mal joué dans l’enfance, une période pendant laquelle nous sommes traversés par des choses que nous ne comprenons pas forcément. J’ai aussi toujours eu un peu de mal à déterminer ce qui me vient de la culture coréenne de ce qui vient de la personnalité de mon père. En plus, il est né en Corée alors qu’elle était sous occupation japonaise, et il a reçu une éducation au départ plus japonaise que coréenne, très rigoureuse et marquée par la guerre.
Ensuite les valeurs ne se positionnent pas au même endroit d’un pays à l’autre. Par exemple en Corée, qui est une société confucianiste, le respect de la hiérarchie et des aînés est très important, on existe toujours avant tout à l’intérieur d’un groupe, ce qui va avec des liens de solidarités qui peuvent être très forts. En France, il n’y a pas cette culture-là, on est une société plus individualiste, mais par contre la solidarité est beaucoup plus forte au niveau institutionnel. Donc ce que la double culture m’a apporté, c’est aussi l'ambivalence, vis-à-vis d’un peu tout, qui m’amène à beaucoup relativiser, avec sans doute une tendance à l’indécision, mais aussi un goût pour le décloisonnement.

Vous avez réalisé de nombreux voyages en Corée du Sud, avez exposé à Séoul. Vous n’avez jamais envisagé de vous y installer ?
Mon frère a fait ce choix. Mes parents vivaient là-bas également, j’y ai des amis. J’y fais plutôt des allers retours, j’adore y aller mais c’est quand même une société assez dure. Comme toutes les sociétés, elle a ses règles propres qu’il faut savoir respecter. En ayant la nationalité française, et en étant de parents mixtes, quand je suis en Corée je reste un étranger, avec la liberté que ça confère par rapport au surmoi sociétal, mais en restant aussi un peu à l’extérieur.

Oan Kim_profile_2021
Mon sentiment, c’est que les choses les plus fortes nous contrôlent

Votre père, Tschang-Yeul Kim, est un des artistes peintres coréens les plus connus au monde pour sa représentation hyperréaliste de gouttes d’eau. A-t-il-eu une influence sur votre souhait de faire une carrière artistique ?
Mon père ne m’a jamais poussé à faire des études artistiques. Mais je pense que c'était familier donc c'était naturel pour moi de m’y intéresser. J’ai commencé par étudier l’architecture mais j’ai vite compris que ce n'était pas assez artistique pour moi. J’ai alors opté pour les Beaux-Arts de Paris tout en suivant en même temps des cours de composition classique au conservatoire.

C’est aux Beaux-Arts que vous avez découvert la photographie ?
 La photo, cela s'est fait un peu par hasard. Tout petit, la photo me fascinait. J’ai commencé à en faire tout jeune, j’ai eu mon premier appareil photo à dix ans. Quand, j’étais aux Beaux-Arts, je n’avais pas du tout l’intention de devenir photographe. J’utilisais plutôt l’appareil photo comme un carnet de croquis que j’avais toujours avec moi pour prendre des notes, pour m’éduquer le regard. C’est en découvrant le labo argentique, que j’ai vu qu’il y avait beaucoup de possibilités créatives, avec différentes techniques qui permettent de vraiment s'approprier le médium, de réaliser des travaux très artistiques. J’y ai pris goût. 

Ce qui me plaisait aussi, c’est qu’il me semblait que la photo était un medium plus jeune que la peinture, que de ce fait, elle était moins écrasée par le poids de l'histoire et des grands artistes qui nous précèdent ; d'autant que ma culture photographique était beaucoup plus faible que ma culture picturale. J'avais aussi cette insouciance qui faisait que je pensais que j'avais une grande liberté.

Ce qu’il y a de particulièrement gratifiant dans la création, c’est ce mouvement de va-et-vient : en même temps que l’on créé, on reçoit

Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours*

Oan Kim - Digital After Love
Oan Kim - Digital After Love (2)

Vous envisagez la création comme un forme d’expérimentation ?
Ce qui m’importe, de série en série, est d’évoluer dans mes sujets mais aussi dans mes approches plastiques. J’ai commencé avec le noir et blanc argentique très travaillé en laboratoire. Puis, je me suis amusé avec la couleur, le panoramique, des travaux très dépouillés. Ensuite, j’ai réalisé d’autres séries pour lesquelles je travaillais sur la densité de la surface de la photo, où j'essayais de maximiser les premiers plans. J'avais clairement à l'esprit toute la peinture américaine d’après-guerre, qui est dans cette énergie, cette densité-là. J’ai aussi réalisé des travaux plus conceptuels.

Comment choisissez-vous les sujets de vos séries ?
Ça dépend vraiment des séries. Au début, quand j'ai commencé la photo, c’était vraiment une extension de mon désir de découverte du monde, c’était beaucoup de la photo de rue, de la photo de voyage, surtout les villes, j’étais fasciné par les villes. Cela a donné lieu à la publication en 2009 d’un livre, "Je suis le chien sans pitié", avec Laurent Gaudé qui a écrit les textes.
Pour la série La Plage, j’ai choisi d’expérimenter la solarisation : cette forme de développement, appliquée à un décor de plage, m’a permis d’obtenir un résultat très vide, proche du dessin, m’offrant la possibilité d’aller jusqu’au bout de cette logique d’isolement. Je pense que c'est peut-être la série qui est le plus directement influencée par le travail de mon père qui a peint des gouttes d’eau toute sa vie sur des toiles vides.  

Le développement plus récemment de la vidéo dans vos projets, est-il une continuité logique à vos travaux photographiques ou un nouveau virage ?
 Pour mon projet qui a duré un an sur les jeunes SDF aux Etats-Unis, je voulais vraiment faire un travail documentaire avec une forme que j’imaginais au départ un peu cinématographique. Le résultat s’est révélé sous la forme d’une installation vidéo. Cela m’a ramené à la pratique de la vidéo liée à la photo, ou indépendamment, que je pratiquais déjà aux Beaux-Arts mais que j’avais abandonnée à cause du coût du matériel. Aujourd’hui ce n’est plus un frein, ce qui m’a permis de redévelopper ce medium. J’ai commencé aussi à faire professionnellement plus de travaux de commande, comme le long métrage documentaire1 sur mon père2 qui était un artiste très célèbre en Corée et ailleurs, et qui a eu une vie très mouvementée. Cela m'a pris presque cinq ans. C'est un film que j'ai coréalisé avec une amie, Brigitte Bouillot, également photographe et scénographe. En 2021, il a fait un beau parcours dans les festivals et remporté trois prix. 

La Plage

Oan Kim -hawaii003
Hawaï

 

Vous êtes-vous toujours senti libre dans vos choix artistiques ?
C'est quelque chose auquel je pense régulièrement parce que je crois qu’il y a un aspect de la liberté de choix qui est instinctif, qui se fait naturellement. Mais il y en a un autre qui est lié à des considérations ou bien identitaire ou bien d’appartenance, que ce soit une scène, un groupe. Et parfois la liberté de choix, ce n’est pas instinctif mais un processus délibéré de libération.La question de la liberté n’est pas simple. Disons que c'est un mot qui a des connotations un peu romantiques, très positives.

Comment définiriez-vous la liberté de choix ?
Pour moi, c'est une question complexe. Souvent, les choix les plus impérieux que nous faisons, nous ne les maîtrisons pas, ils nous traversent. Nous n’avons pas le choix, en quelque sorte. Est ce qu’on appelle ça de la « liberté » ou au contraire est-ce qu’on est programmé pour le faire ? Mon sentiment est que les choses les plus fortes nous contrôlent. Cela devient une question de liberté ou de libération quand elles vont à l'encontre de ce que notre conditionnement social ou culturel nous pousserait plus volontiers à faire. Et à ce moment-là, dans ces cas précis, oui, effectivement, la question de la liberté de choix se pose vraiment. Ce qui est un peu différent de la liberté dans ce qu'elle a d’instinctif, de naturel. Les choix artistiques sont toujours déterminés par ce qui se fait autour de nous. Ce qui est apprécié, valorisé ou pas. Et dans ce sens-là, la liberté est toujours très déterminée. Très souvent, largement de façon inconsciente.

 

Oan Kim_credit_Brigitte Bouillot
J’ai beaucoup travaillé en collaboration. En musique évidemment, c’est là que j’ai le plus appris à faire des compromis, à écouter l’autre, à résoudre les problèmes à deux.

Vous êtes également musicien, auteur compositeur, producteur…
A ce jour, j’ai toujours une double carrière. Maintenant, j'ai un nouveau groupe. Je sors un album fin février sous mon nom, qui est un album entre jazz et musique indé, avec une date à Paris au New Morning le 22 mars. Je joue du saxophone, je chante, j'ai produit l'album entièrement, seul comme beaucoup de musiciens pendant le confinement.

Vous avez choisi de réaliser beaucoup de projets en collaboration avec d’autres artistes. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
 J’ai beaucoup travaillé en collaboration, en musique évidemment, c’est là que j’ai le plus appris à faire des compromis, à écouter l’autre à résoudre les problèmes à plusieurs, alors qu’instinctivement je suis plutôt un solitaire et apprécie de travailler seul. J’adore aussi collaborer parce que, l’œuvre reste finalement entièrement à soi en fait. Une œuvre que j’ai réalisée avec l’autre, elle est entièrement à moi, elle est entièrement à l’autre et je bénéficie de toute les qualités que le binôme ou le groupe a mis dedans.
Il n’y a que des choses à y gagner. Cela permet aussi de s'ouvrir à d’autres univers. Et c'est là aussi où la question de la liberté de choix prend une nouvelle complexité :  collaborer nous amène à faire des choix que nous ne ferions pas naturellement, mais qui nous font découvrir de nouveaux territoires, de nouvelle parts de nous-mêmes. En ce sens, la contrainte a aussi ses avantages, je parle artistiquement bien sûr. Pour moi la question est ouverte aussi d’un point de vue sociétal. 

(1) le 5 janvier 2021 - (2) L’homme qui peint des gouttes d’eau
* Extrait de la 3ème édition du prix Swiss Life à 4 mains.
Pour en savoir plus sur Oan Kim photographe : agence M.Y.O.P

Photos portraits d'Oan Kim : Brigitte Bouillot

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Oan Kim

Né à Paris en 1974, Oan Kim est photographe, vidéaste et musicien. Il compte une vingtaine d'expositions personnelles à Paris, Arles, New York, Los Angeles, Dallas, Séoul et Macao. Il a fondé en 2005 avec d’autres photographes indépendants l’agence M.Y.O.P. En 2009, en collaboration avec Laurent Gaudé, il publie Je suis le chien Pitié chez Actes Sud. En 2018, il est lauréat du Prix Swiss Life à 4 mains avec la compositrice auteur interprète Ruppert Pupkin avec l’œuvre photo-musicale « Digital After Love. Que restera-t-il de nos amours » qui sera notamment exposé à la Philharmonie de Paris et fait l’objet d’un livre-CD aux éditions Actes Sud. En février 2022, il sort un album mélancolique et sophistiqué entre jazz et pop indé distribué par Inouïe Distribution qu’il présentera en concert le 22 Mars prochain au New Morning à Paris.