Confrontée à la montée en puissance économique de la Chine et à l'affirmation des ambitions industrielles américaines, l'Europe cherche sa voie. Entre compétitivité, innovation et souveraineté économique, le continent doit aujourd'hui relever plusieurs défis pour préserver sa place dans l'économie mondiale.
L’Europe traverse probablement l’une des périodes les plus critiques de son histoire économique depuis la création du marché commun. Pendant des décennies, elle a prospéré dans un monde fondé sur l’ouverture des échanges, la stabilité géopolitique et le respect de règles multilatérales. Ce modèle lui a permis de bâtir un espace de prospérité sans équivalent, mais il reposait aussi sur plusieurs hypothèses qui ne sont plus valables aujourd’hui : une mondialisation pacifiée, une protection américaine durable et une concurrence internationale relativement équilibrée.
Or le monde a changé. D’un côté, les États-Unis défendent désormais leurs intérêts industriels avec un pragmatisme assumé, utilisant subventions, barrières commerciales et puissance financière pour attirer les investissements sur leur territoire. De l’autre, la Chine déploie depuis plus d’une décennie une stratégie industrielle méthodique visant à dominer les secteurs technologiques et industriels clés du XXIe siècle. Entre ces deux géants, l’Europe apparaît souvent comme une puissance hésitante, divisée et prisonnière de ses propres contradictions.
Le mot peut sembler excessif, mais l’impression qui domine aujourd’hui est celle d’un continent progressivement fragilisé par ses concurrents. Les Américains attirent les capitaux, les talents et les investissements industriels grâce à une politique agressive de soutien à l’économie. Les Chinois captent quant à eux des parts de marché mondiales croissantes dans les secteurs stratégiques de demain. Pendant ce temps, l’Europe discute, régule et peine à définir une véritable vision commune.
Le secteur automobile allemand constitue sans doute le symbole le plus frappant de cette situation. Longtemps considéré comme le cœur industriel du continent, il est confronté à une crise d’une ampleur inédite. Volkswagen a annoncé des plans de restructuration portant sur plusieurs dizaines de milliers d’emplois. Les équipementiers suivent le même chemin : Bosch a annoncé la suppression de 13 000 postes en Allemagne, tandis que ZF Friedrichshafen prévoit 7 600 suppressions d’emplois. D’autres acteurs majeurs réduisent également leurs effectifs.
Le constat dressé dans le rapport Draghi, consacré à la compétitivité de l’économie européenne, est particulièrement éclairant. L’ancien président de la Banque centrale européenne y souligne le risque de décrochage économique de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine. Les investissements dans l’innovation, les infrastructures numériques et les technologies stratégiques sont insuffisants. Pourtant, malgré la qualité du diagnostic, les propositions avancées peinent encore à se traduire en décisions politiques fortes.
Cette incapacité à agir rapidement s’explique en partie par les divisions internes de l’Union européenne. Le moteur historique franco-allemand ne fonctionne plus avec la même efficacité qu’auparavant. Les divergences sur l’énergie, la défense, la politique industrielle ou encore les finances publiques se sont multipliées. Plus profondément, la confiance mutuelle qui permettait autrefois de surmonter les désaccords s’est érodée.
Chaque pays est également absorbé par ses propres difficultés politiques. Dans ces conditions, construire une vision stratégique commune devient particulièrement difficile.
Cette faiblesse contraste fortement avec la trajectoire chinoise. Depuis le début des années 2010, Pékin a identifié plusieurs secteurs considérés comme essentiels à sa montée en puissance : photovoltaïque, batteries, véhicules électriques, éoliennes, robotique industrielle, réseaux électriques et technologies avancées. Aujourd’hui, la Chine figure parmi les leaders mondiaux de la plupart de ces filières.
La force de la Chine ne tient pas uniquement à son coût du travail ou à la taille de son marché. Elle réside dans sa capacité à définir des priorités sur dix ou quinze ans puis à mobiliser l’ensemble de son appareil économique pour atteindre ses objectifs.
À l’inverse, l’Europe souffre d’un déficit de vision stratégique. Elle excelle souvent dans la recherche fondamentale, dans l’ingénierie ou dans la définition de normes. Mais elle éprouve davantage de difficultés à transformer ses innovations en leadership industriel mondial.
Pourtant, un réveil européen semble s’amorcer. Les notions de souveraineté industrielle, d’autonomie stratégique et de réindustrialisation occupent désormais une place centrale dans le débat public. La prise de conscience est réelle.
L’histoire européenne invite également à l’optimisme. À plusieurs reprises, le continent a démontré une remarquable capacité de rebond lorsqu’il était confronté à des défis majeurs. La question fondamentale est désormais de savoir si cette prise de conscience interviendra suffisamment tôt.
Le défi n’est pas seulement économique. Il est politique, culturel et civilisationnel. Il s’agit pour l’Europe de décider si elle souhaite rester un acteur majeur du XXIe siècle ou devenir progressivement un espace de consommation prospère mais dépendant des technologies, des capitaux et des décisions prises ailleurs.
Achevé de rédaction le 14 septembre 2026.
Serge PIZEM, directeur général de Swiss Life Gestion Privée,
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